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Affaire Ben Barka 1965 : l’enlèvement qui ébranla la France

Le 29 octobre 1965, la disparition de Mehdi Ben Barka à Paris déclenche l’une des affaires politico-judiciaires les plus retentissantes de la Ve République. Opposant de premier plan au roi Hassan II et figure emblématique de la gauche marocaine, Ben Barka est enlevé en plein jour devant la brasserie Lipp à Saint-Germain-des-Prés. Cette affaire révèle les zones d’ombre des services secrets, les collusions entre État et milieu criminel, et provoque une crise diplomatique majeure entre la France et le Maroc.
Affaire Ben Barka : les points clés aujourd’hui
L’affaire Ben Barka désigne l’enlèvement et la disparition présumée du leader politique marocain Mehdi Ben Barka le 29 octobre 1965 à Paris, orchestrée par les services secrets marocains avec la complicité de policiers français et de truands, provoquant une crise diplomatique franco-marocaine sans précédent.
- Date et lieu : 29 octobre 1965, devant la brasserie Lipp, boulevard Saint-Germain, Paris 6e arrondissement
- Victime : Mehdi Ben Barka, 45 ans, opposant marocain en exil, leader de l’UNFP (Union Nationale des Forces Populaires)
- Auteurs présumés : Général Oufkir (ministre de l’Intérieur marocain), colonel Dlimi, policiers français (Souchon, Voitot), truands français (Figon, Lopez)
- Conséquences judiciaires : Deux procès en France (1967, 1975), condamnations par contumace, aucun corps retrouvé
- Impact diplomatique : Crise majeure entre Paris et Rabat, dénonciation par De Gaulle d’un « attentat à la sûreté de l’État »
Contexte : qui était Mehdi Ben Barka en 1965 ?
Mehdi Ben Barka incarnait l’opposition démocratique au régime monarchique marocain. Mathématicien de formation, député et président de l’Assemblée consultative après l’indépendance du Maroc en 1956, il fonde l’UNFP, parti socialiste qui conteste la mainmise royale sur le pouvoir. Condamné à mort par contumace au Maroc en 1963, il vit en exil entre Alger, Le Caire et Paris.
En octobre 1965, Ben Barka travaille sur un projet de film anti-impérialiste avec le réalisateur Georges Franju, dans le cadre de la Tricontinentale, mouvement tiers-mondiste. C’est sous ce prétexte qu’il est attiré à Paris, dans un piège soigneusement orchestré par les services de renseignement marocains, avec la complicité trouble de certains éléments français.
Le déroulement de l’enlèvement : 29 octobre 1965
L’opération se déroule en plein jour, révélant une audace sans précédent. Voici la chronologie établie lors des enquêtes :
| Heure | Événement | Protagonistes |
|---|---|---|
| 12h30 | Ben Barka arrive devant la brasserie Lipp | Ben Barka, rendez-vous avec un journaliste |
| 12h35 | Interpellation par de faux policiers | Inspecteurs Souchon et Voitot (Brigade criminelle) |
| 12h40 | Embarquement forcé dans une voiture | Ben Barka, policiers, Georges Figon (truand) |
| Après-midi | Transfert à Fontenay-le-Vicomte | Villa de Georges Boucheseiche, présence du général Oufkir |
| Soir | Dernière trace de vie de Ben Barka | Interrogatoire et torture présumés |
Le corps de Mehdi Ben Barka n’a jamais été retrouvé. Selon plusieurs hypothèses, il aurait été dissous dans l’acide ou incinéré, puis ses restes dispersés. Le lieu exact de sa mort reste un mystère.
Les acteurs de l’affaire : réseau franco-marocain
L’enquête révèle une implication complexe mêlant trois cercles d’acteurs :
Les commanditaires marocains
- Général Mohamed Oufkir : Ministre de l’Intérieur marocain, cerveau présumé de l’opération, présent en France au moment des faits
- Colonel Ahmed Dlimi : Subordonné d’Oufkir, coordinateur logistique de l’enlèvement
- Le roi Hassan II : Bien que jamais officiellement impliqué, son rôle de commanditaire ultime est largement suspecté
Les complices français des services
- Louis Souchon et Roger Voitot : Inspecteurs de la Brigade criminelle parisienne, exécutants directs de l’enlèvement
- Liens troubles avec certains services français : Des soupçons persistent sur une connivence passive ou active de certains éléments des renseignements français
Le milieu criminel français
- Georges Figon : Truand et indicateur, intermédiaire clé, retrouvé mort en janvier 1966 (suicide ou assassinat ?)
- Antoine Lopez : Proche de Figon, impliqué dans la logistique
Les procès : justice partielle et condamnations par contumace
Deux procès majeurs tentent d’établir les responsabilités, sans jamais résoudre totalement l’énigme.
Procès de 1967 : premières condamnations
Le premier procès se tient à Paris en octobre-novembre 1967. Il établit fermement la participation des services marocains et de policiers français corrompus. Les verdicts prononcés :
- Général Oufkir et colonel Dlimi : condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité par contumace (absence des accusés)
- Louis Souchon : 8 ans de réclusion criminelle pour complicité d’enlèvement
- Roger Voitot : 6 ans de réclusion criminelle
- Antoine Lopez : 8 ans de réclusion criminelle
L’État marocain refuse toute coopération judiciaire et toute extradition, considérant l’affaire comme une ingérence dans ses affaires intérieures.
Procès de 1975 : nouvelles révélations
Un second procès en 1975 apporte des éléments complémentaires, notamment sur l’implication du milieu français et les dysfonctionnements des services de sécurité. Il confirme le rôle central du général Oufkir, décédé entre-temps dans des circonstances troubles en 1972 après une tentative de coup d’État contre Hassan II.
La crise diplomatique franco-marocaine
L’affaire Ben Barka provoque une rupture sans précédent dans les relations bilatérales. Le général de Gaulle, président de la République française, dénonce publiquement un « attentat à la sûreté de l’État », accusant implicitement le Maroc d’avoir violé la souveraineté française en organisant un enlèvement sur le territoire national.
Les conséquences diplomatiques sont immédiates :
- Gel des relations diplomatiques pendant plusieurs mois
- Rappel temporaire de l’ambassadeur de France à Rabat
- Climat de méfiance persistant dans les années suivantes
- Utilisation politique de l’affaire par l’opposition française contre le pouvoir gaulliste
La normalisation progressive n’interviendra qu’après plusieurs années, mais les cicatrices diplomatiques resteront visibles jusqu’aux années 1980.
Symbole de la Guerre froide et des basses œuvres d’État
L’affaire Ben Barka transcende le simple fait divers criminel. Elle illustre les pratiques troubles de la Guerre froide, où services secrets, États autoritaires et réseaux clandestins collaborent dans l’ombre pour éliminer les opposants politiques.
Plusieurs dimensions symboliques émergent :
- L’impunité des États : Le Maroc refuse toute coopération judiciaire, démontrant les limites du droit international face à la raison d’État
- Les zones grises des services : L’implication trouble de certains éléments français révèle les compromissions possibles entre démocratie et realpolitik
- La répression des opposants en exil : Ben Barka rejoint la longue liste des exilés politiques victimes de leurs régimes d’origine, même en terre d’asile
- Le tiers-mondisme réprimé : Leader de la Tricontinentale, Ben Barka incarnait un anti-impérialisme redouté par les puissances occidentales et les régimes arabes conservateurs
Révélations récentes et dossiers non élucidés
Plus de 55 ans après les faits, l’affaire Ben Barka continue de susciter enquêtes et révélations. Régulièrement, de nouveaux documents, témoignages ou archives déclassifiées apportent des éléments inédits, sans jamais résoudre définitivement l’énigme.
Parmi les questions persistantes :
- Où se trouve le corps de Mehdi Ben Barka ? Plusieurs hypothèses (dissolution chimique, incinération, enterrement secret) demeurent sans confirmation
- Quel fut le rôle exact des services français ? Simple passivité coupable ou complicité active ? Les archives restent partiellement scellées
- Le roi Hassan II a-t-il donné l’ordre ? La responsabilité ultime du monarque, bien que probable, n’a jamais été juridiquement établie
- Pourquoi cette impunité ? Les enjeux géopolitiques (alliance franco-marocaine, intérêts stratégiques) ont-ils primé sur la justice ?
Des associations mémorielles et la famille de Mehdi Ben Barka continuent de réclamer la vérité complète et l’ouverture de toutes les archives, tant françaises que marocaines.
FAQ – Questions fréquentes sur l’affaire Ben Barka
Qui était Mehdi Ben Barka ?
Mehdi Ben Barka était un mathématicien et homme politique marocain, opposant au roi Hassan II et leader de l’Union Nationale des Forces Populaires (UNFP). Exilé, condamné à mort par contumace au Maroc, il militait pour un socialisme démocratique et le tiers-mondisme. Il a été enlevé à Paris le 29 octobre 1965 et n’a jamais été revu.
Qui a orchestré l’enlèvement de Ben Barka ?
L’enlèvement a été orchestré par les services secrets marocains, notamment le général Mohamed Oufkir (ministre de l’Intérieur) et le colonel Ahmed Dlimi. Ils ont bénéficié de la complicité de policiers français corrompus (Souchon, Voitot) et de truands français (Figon, Lopez). Les procès de 1967 et 1975 ont établi ces responsabilités.
Le corps de Mehdi Ben Barka a-t-il été retrouvé ?
Non, le corps de Mehdi Ben Barka n’a jamais été retrouvé. Plusieurs hypothèses existent : dissolution dans l’acide, incinération, ou enterrement clandestin. Aucune de ces théories n’a pu être confirmée. Le lieu et les circonstances exactes de sa mort restent un mystère.
Quelle a été la réaction du général de Gaulle ?
Le général de Gaulle a dénoncé publiquement un « attentat à la sûreté de l’État », accusant implicitement le Maroc d’avoir violé la souveraineté française. Cette déclaration a provoqué une crise diplomatique majeure, avec un gel temporaire des relations franco-marocaines et le rappel de l’ambassadeur de France à Rabat.
L’affaire Ben Barka est-elle résolue aujourd’hui ?
Non, l’affaire Ben Barka n’est pas totalement résolue. Si les responsabilités des commanditaires marocains et complices français ont été établies lors des procès, de nombreuses zones d’ombre persistent : le rôle exact de certains services français, le devenir du corps, l’implication directe du roi Hassan II. Des révélations sporadiques continuent d’apparaître sans apporter de solution définitive.